Risque routier des trottinettes électriques : le trou noir des plans de prévention

Avec le printemps, les trottinettes électriques ressortent comme les terrasses de café. Et avec elles, un risque routier dont la plupart des entreprises continuent de se laver les mains, au motif confortable qu'il s'agirait de « trajects privés ». Sauf que quand un cadre se fracture la colonne en allant au bureau en trottinette électrique, c'est bien l'organisation qui encaisse l'absence, le remplacement, la désorganisation. Feindre que ce n'est pas un sujet de prévention des risques, c'est se raconter une belle histoire.

2026 : l'année où la trottinette cesse d'être un gadget urbain

En France, les chiffres ont cessé d'être anecdotiques. Les derniers bilans de l'Observatoire national interministériel de la sécurité routière montrent une hausse nette des accidents impliquant des engins de déplacement personnel motorisés depuis plusieurs années, avec une surreprésentation dans les grandes agglomérations.

Et pourtant, combien d'employeurs ont, noir sur blanc, un paragraphe clair sur ces engins dans leur document unique, leur plan d'actions ou leur politique de mobilité ? On préfère souvent fermer les yeux, de peur d'ouvrir une boîte de Pandore : assurance, responsabilité, image, télétravail nomade...

Dans les faits, la trottinette s'est installée au même niveau que la voiture personnelle dans certains secteurs urbains. Entre bureaux parisiens, lyonnais ou bordelais, on voit désormais des salariés parcourir chaque jour plusieurs kilomètres en trottinette pour rallier la gare, le métro ou les clients. Ils le font sans culture sécurité, sans formation, et avec l'illusion dangereuse que « c'est juste comme un vélo, en plus fun ».

Le triangle infernal : vitesse, vulnérabilité, absence de cadre

Une vulnérabilité maximale déguisée en mobilité douce

Sur un plan strictement HSE, la trottinette électrique cumule tout ce qu'il ne faut pas :

  • vitesse élevée, souvent au‑dessus des 20 km/h autorisés quand l'engin a été débridé ou mal réglé ;
  • quasi‑absence de protection pour l'usager ;
  • invisibilité relative pour les poids lourds, bus et utilitaires ;
  • freinage et adhérence perfectibles, surtout sous la pluie.

Ajoutez à cela des trajets effectués tôt le matin ou tard le soir, parfois après une journée éreintante, et vous obtenez une sorte de « trajet mission » officieux, mais sans la moindre structuration.

Une réglementation qui s'est durcie, mais que peu d'entreprises relaient

Le cadre réglementaire s'est pourtant précisé : âge minimal, limitation de vitesse, interdiction sur les trottoirs, port du casque fortement recommandé, assurance obligatoire... Toutes ces informations sont détaillées sur le site service-public.fr. Mais dans les entreprises, rares sont celles qui traduisent ces règles en consignes claires, intégrées à leur politique de prévention du risque routier.

Résultat : chacun fait « à sa sauce ». Certains salariés roulent en trottinette comme on roule en scooter, d'autres comme à vélo, d'autres encore comme avec un jouet. Les managers ferment les yeux tant que personne ne finit à l'hôpital. C'est la stratégie du déni organisé.

Trajets domicile‑travail : hors radar, vraiment ?

On entend souvent cet argument : « Les trajets domicile‑travail ne sont pas de notre ressort. » Juridiquement, c'est discutable. Stratégiquement, c'est franchement suicidaire.

Le risque routier sur ces trajets :

  • pèse sur la continuité de service et la performance ;
  • a un impact direct sur la santé et la pénibilité de vos équipes ;
  • est souvent plus élevé que le risque sur site, surtout en open space tertiaire.

Les textes officiels sur le risque routier professionnel, accessibles via le site du ministère du Travail, sont clairs : l'employeur doit intégrer les déplacements liés au travail dans sa démarche de prévention. Continuer à ignorer la trottinette au motif que le salarié ne pointe pas encore au bureau, c'est jouer sur les mots.

Les plans de prévention actuels : un angle mort assumé

Quand on audite des plans de prévention, on trouve des procédures très détaillées sur les chariots, les camions, parfois les vélos de service. Mais dès qu'on aborde les trottinettes, c'est le désert. Trois types de réactions dominent :

  • Le cynisme discret : « S'ils veulent se casser la figure, c'est leur problème. »
  • La peur juridique : « Si on en parle, on va devoir tout encadrer, on n'a pas le temps. »
  • Le faux naïf : « Chez nous, il n'y en a presque pas. » (jusqu'à ce que l'on regarde le parking et les vestiaires.)

Ce refus d'intégrer le sujet dans la culture sécurité est d'autant plus paradoxal que les entreprises ont déjà tout l'arsenal nécessaire : modules de code de la route et bonnes pratiques, formations sur les gestes durables, micro‑learning sur les situations d'urgence routière, etc. Il suffirait d'y ajouter un volet sérieux sur ces nouveaux moyens de déplacement.

Printemps, été : la saison haute du risque trottinette

Comme pour les chantiers d'été, le risque trottinette explose dès que les beaux jours reviennent. Les salariés rangent la voiture, ressortent les deux‑roues. L'euphorie saisonnière fait le reste : on roule plus vite, plus longtemps, plus loin.

Si vous deviez concentrer vos efforts, ce serait maintenant : d'avril à septembre, en pleine montée des températures, de la fatigue, des horaires décalés. Continuer à distribuer des notes RH sur la « convivialité au bureau » tout en évitant soigneusement le risque routier, c'est se tromper de combat.

Intégrer la trottinette au plan de prévention : méthode pragmatique

1. Poser le diagnostic sans fard

Avant de réguler quoi que ce soit, il faut regarder la réalité. Quelques pistes concrètes :

  • observer pendant une semaine les abords du site : combien de trottinettes, vélos, EDPM aux heures d'affluence ?
  • questionner anonymement les équipes sur leurs modes de déplacement ;
  • croiser ces réponses avec les données d'accidentologie (arrêts de travail, blessures, quasi‑accidents).

Vous serez probablement surpris. Dans certaines structures tertiaires parisiennes ou lyonnaises, plus d'un tiers des salariés utilisent régulièrement une trottinette ou un vélo personnel. C'est massif. Et pourtant, c'est invisible dans les procédures.

2. Clarifier la position de l'entreprise

Ensuite vient le moment un peu inconfortable où la direction doit assumer une position claire :

  • souhaite‑t-elle encourager ces mobilités douces, les encadrer, ou au contraire les décourager ?
  • veut‑elle mettre à disposition des trottinettes ou vélos de service, ou laisser chacun s'équiper ?
  • accepte‑t-elle d'intégrer ces déplacements à sa politique de prévention, ou préfère‑t-elle rester dans une zone grise ?

Le pire choix, c'est l'ambiguïté. Un DRH qui vante la « mobilité responsable » dans la newsletter interne mais refuse d'ouvrir le sujet sécurité dans le DUERP envoie un message limpide : débrouillez‑vous.

3. Outiller les salariés, pas les infantiliser

Une fois la ligne claire, on peut travailler les contenus. L'idée n'est pas de sermonner, mais d'outiller. Par exemple :

  • intégrer un module spécifique sur les EDPM dans vos formations risque routier ;
  • diffuser des micro‑vidéos très concrètes : freinage d'urgence, angles morts des poids lourds, franchissement d'intersections ;
  • rappeler la réglementation et les sanctions, mais aussi les bons réflexes en cas d'accident (constat, secours, signalement interne).

On peut très bien garder un ton adulte, factuel, presque clinique : « Voilà ce que l'on constate sur le terrain, voilà ce que nous attendons de vous, voilà ce que nous mettons à disposition. »

4. Articuler trottinette, vélo et voiture dans une vraie politique de mobilité

La trottinette n'est qu'un symptôme d'un sujet plus large : la fragmentation des modes de déplacement. Certains salariés cumulent train + trottinette + voiture de pool dans la même journée. Votre politique de prévention ne peut pas s'arrêter à la porte du parking.

C'est là que les modules sur la sobriété au travail et sur les conduites durables en sécurité prennent tout leur sens : ils permettent de relier enfin impact environnemental, santé et sécurité. Pas pour faire joli, mais pour rendre les choix de mobilité cohérents, assumés.

Un cas concret : quand le non‑dit finit aux urgences

Dans une grande entreprise de services en Île‑de‑France, un manager nous racontait récemment un accident « absurde » : un collaborateur, pressé, emprunte chaque matin une trottinette en libre‑service pour gagner 10 minutes sur son trajet. Jamais évoqué en entretien, jamais pris en compte dans le plan de prévention.

Un soir de juin, virage raté, choc avec une camionnette en manœuvre. Trois mois d'arrêt, opération au poignet, équipe désorganisée, projet client en retard. Tout le monde tombe des nues. La DRH découvre alors qu'une dizaine de salariés font la même chose, parfois sans casque, parfois de nuit.

Ce cas n'a rien d'exceptionnel. Il illustre seulement ce qui se joue quand la culture sécurité s'arrête aux frontières administratives du site. La réalité, c'est que vos équipes vivent dans la ville, pas dans une fiche procédure.

Et maintenant, on fait quoi ?

La recette n'a rien de magique, mais elle demande du courage : accepter de nommer ce risque, l'intégrer à votre analyse, structurer une réponse. Cela passera par une mise à jour du DUERP, par des échanges parfois vifs avec les IRP, par des arbitrages budgétaires.

Mais l'alternative, c'est quoi ? Attendre le premier accident grave pour découvrir à quel point il est difficile d'expliquer à un salarié ou à une famille que « non, vraiment, on n'avait jamais envisagé que les gens puissent venir au travail autrement qu'en voiture ou en métro ».

Si vous voulez commencer à reprendre la main, allez voir ce que vous avez déjà en stock : vos modules Risque routier, vos micro‑learning sur la mobilité, vos politiques de développement durable. Puis organisez, avec vos équipes, un vrai atelier sur ces nouveaux moyens de déplacement. Ce ne sera pas parfait. Ce sera vivant, parfois conflictuel. Autrement dit : ce sera, enfin, de la prévention digne de ce nom.

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